La technocratie ne peut être qu’une solution temporaire pour l’Europe

Ces derniers jours ont été le théâtre d’une valse des dirigeants européens, orchestrée dans le but de sauver la zone euro de la partition. Entérinée depuis le 24 juin dernier, la nomination de l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne (BCE) est devenue effective le 1er novembre. Le 9, Geórgios Papandréou, longtemps soutenu par ses partenaires européens, est contraint à la démission après avoir annoncé son choix de soumettre au référendum le dernier plan d’austérité, négocié de haute lutte par l’Eurogroupe à la veille du G20. Il est remplacé par un gouvernement de coalition mené par Loukás Papadímos, vice-président de la BCE de 2002 à 2010. Le 12, Silvio Berlusconi, dont la crédibilité politique hors de ses frontières était déjà très affaiblie, perd définitivement sa majorité et démissionne. Mario Monti, économiste reconnu et ancien Commissaire européen au Marché intérieur (1995-1999) puis à la Concurrence (1999-2004), lui succède pour diriger un gouvernement technique de transition.

Mario Monti, Loukás Papadímos et Mario Braghi

Draghi, Monti et Papadímos ont d’autres points communs que leur passé dans la sulfureuse banque d’affaires américaine Goldman Sachs, celle-là même qui a contribué à maquiller les comptes publics de la Grèce. Ils sont tous les trois des économistes de renom. Ils ont une grande expérience de l’Union européenne et de la zone euro. Ils n’ont jamais été élus. C’est normal pour le Président d’une BCE conçue comme indépendante, mais nettement moins pour les chefs de gouvernement des pays qui ont inventé la démocratie et la République. L’avènement de ces « technocrates » rassure les marchés mais inquiète les démocrates, qui sont en droit de se poser les questions suivantes :

Les gouvernements techniques sont-ils plus efficaces ?

La notion de « technocratie » émerge dans les années 1920, mais les gouvernements techniques ont rarement exercé les responsabilités. Un précédent récent concerne d’ailleurs l’Italie : en 1993, alors que la quasi-totalité de la classe politique transalpine est discréditée par les enquêtes anti-corruption de l’opération « Mains propres », Carlo Azeglio Ciampi, gouverneur de la Banque d’Italie, est chargé de diriger un gouvernement de transition. Ciampi, qui n’a jamais été élu député ou sénateur et n’est affilié à aucun parti, réussit à stabiliser l’économie italienne et à préparer les élections législatives de 1994, qui conduisent à son remplacement par le premier gouvernement de… Silvio Berlusconi.

Les gouvernements techniques présentent des avantages, particulièrement bienvenus en temps de crise :

  • Ils placent des experts à la tête de l’Etat, en lieu et place de politiciens dont l’excellence formelle est parfois inversement proportionnelle à la connaissance des rouages techniques de l’administration.
  • Ils disposent, comme en Italie et en Grèce actuellement, de l’unanimisme de la classe politique qui s’avoue dépassée et accepte de participer à une coalition transpartisane.
  • Ils peuvent engager les réformes structurelles impopulaires – mais essentielles – que les gouvernements partisans n’osent pas assumer politiquement.

Les gouvernements techniques sont-ils démocratiques ?

Malgré leur efficacité supposée, plusieurs questions subsistent au sujet de leur légitimité et de leurs prérogatives :

  1. Devant qui ces gouvernements seront-ils responsables ? Pour qu’il devienne président du Conseil des ministres alors qu’il n’a jamais reçu l’onction du suffrage universel, Mario Monti a été nommé sénateur à vie par le président de la République Giorgio Napolitano. Les apparences sont sauvées puisque l’art.59-al.2 de la Constitution italienne autorise une telle nomination, mais dans le fond, ni Mario Monti ni Loukás Papadímos ne sont responsables devant les citoyens.
  2. Dans quel cadre l’action de ces gouvernements pourra-t-elle être contestée ? En l’absence de recours et de pouvoir de pression, on ne peut que s’émouvoir de la présence au sein du gouvernement Papadímos de deux membres du parti d’extrême droite LAOS. Qu’en sera-t-il lorsque la population s’opposera aux décisions gouvernementales ? En fédérant majorités et oppositions sortantes, le risque est de ne pas laisser d’intermédiaire entre le gouvernement et la contestation de la rue.
  3. Quel programme politique les gouvernements techniques appliqueront-ils ? Toute réforme est le résultat d’un arbitrage entre des intérêts ou des conceptions idéologiques divergentes. Estimer qu’il existe une pensée unique ou une réforme unique qu’il suffirait d’appliquer revient, par définition, à nier la pluralité démocratique.
  4. L’intérêt général dominera-t-il réellement l’action de ces gouvernements ? Qu’elle soit sciemment orchestrée pour servir les intérêts particuliers des spéculateurs ou issue des fluctuations causées par l’incertitude globale, l’influence des marchés financiers dans l’évolution politique des dernières semaines interpelle. Les marchés sont devenus hyper-sensibles et sur-réagissent à chaque annonce, dictant de facto les décisions et la communication des politiques.
  5. Le pouvoir des élites ne présente-t-il pas la menace déguisée d’un gouvernement du peuple, sans le peuple ?  On retrouve dans certains commentaires des opposants au référendum grec l’idée selon laquelle la situation était trop grave pour la confier au suffrage universel des citoyens, dépassés par la complexité des enjeux et en proie à la tentation d’un rejet irrationnel aux conséquences dramatiques pour l’Europe toute entière.
  6. Quand le pouvoir de décision sera-t-il rendu aux citoyens ? Mario Monti semble vouloir conduire son gouvernement de transition jusqu’en 2013, c’est-à-dire que les législatives italiennes ne seront pas anticipées. Il est important que Monti et Papadímos fixent le cadre de leur mission en annonçant rapidement la date à laquelle auront lieu les prochaines élections et leurs modalités.

Pour restaurer la crédibilité de la troisième puissance économique de la zone euro et gérer la dette grecque, Mario Monti et Loukás Papadímos sont probablement les plus compétents et les nommer était probablement la meilleure solution, dans l’urgence. Ils ont su rassembler les principales forces politiques de leur pays respectif derrière les solutions les plus viables pour l’ensemble de l’Europe. Leur légitimité demeure toutefois précaire et s’il apparaît qu’ils la doivent directement ou indirectement aux agences de notations et aux spéculateurs, comment imaginer que les citoyens ne se révolteront pas contre une telle « dictature des marchés« , comme le prédit Jean-Pierre Jouyet, lui même plus technocrate que politique ?

La crise fait apparaître des menaces pour la démocratie occidentale. Le temps démocratique n’est pas, et ne peut pas être, celui de la finance instantanée et mondialisée. A la défiance manifestée par certaines élites politiques et économiques à l’égard des peuples dont témoigne la période actuelle, les citoyens répondent par un rejet croissant des institutions. Pour sortir par le haut des intermèdes technocratiques qui débutent en Grèce et en Italie, il faudra donc des signes forts de régulation des marchés, de renforcement de la zone euro et de démocratisation des institutions européennes :

  1. Eviter que d’autres pays européens soient contraints au remplacement de leur gouvernement par un gouvernement technocratique en renforçant la solidarité intergouvernementale.
  2. Créer une agence de notation européenne, indépendante des institutions communautaires mais différente des trois agences actuelles, en situation d’oligopole (Fitch, Moody’s, Standard & Poor’s).
  3. Instaurer une taxe sur les transactions financières commune à toutes les Bourses européennes.
  4. Institutionnaliser un véritable gouvernement économique de la zone euro.
  5. Mutualiser une partie des dettes souveraines grâce à l’émission d’eurobonds par la BCE.
  6. Réformer le Pacte de stabilité afin de sanctionner les gouvernements qui ne contrôlent pas leur endettement public.
  7. Elire au suffrage universel le président de l’Union européenne (proposition à laquelle se sont ralliés hier Angela Merkel et la CDU).
valentinLa technocratie ne peut être qu’une solution temporaire pour l’Europe

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